Jean-Pierre Changeux, l'art et la science
Date: 03 novembre 2005 à 12:28:58 CET
Sujet: Société


Professeur au Collège de France, neurobiologiste réputé, Jean-Pierre Changeux est un infatigable vulgarisateur. Soucieux de permettre au plus grand nombre d’accéder aux dernières avancées de la recherche scientifique, il est aussi un passionné d’art: il est le commissaire de l'exposition "La lumière au siècle des Lumières et aujourd'hui" à Nancy. L’UNSA Education l’a rencontré.



L’art et la science. Professeur au Collège de France, neurobiologiste réputé, Jean-Pierre Changeux est un infatigable vulgarisateur. Soucieux de permettre au plus grand nombre d’accéder aux dernières avancées de la recherche scientifique, il est aussi un passionné d’art: il est le commissaire de l'exposition "La lumière au siècle des Lumières et aujourd'hui" à Nancy. L’UNSA Education l’a rencontré.

Chaque citoyen doit-il, selon vous, avoir accès à la science ?
Il est important que chaque citoyen soit averti des questions scientifiques et plus particulièrement de leurs applications possibles. Beaucoup de scientifiques essayent de progresser dans la connaissance et de faire en sorte que cette connaissance ait la meilleure application pour nos concitoyens et pour l’humanité dans son ensemble, y compris, évidemment, les pays en voie de développement. De plus, nous sommes à l’Institut Pasteur dont la vocation est précisément de partir des connaissances fondamentales pour aborder des questions technologiques. Ce passage du fondamental au médical, matérialisé par l’œuvre de Pasteur, est une tradition que nous essayons de suivre et à laquelle j’adhère pleinement. Je suis très heureux que nos recherches de base puissent avoir des applications pour la médecine.

Pouvez-vous donner un exemple ?
Actuellement, nous essayons de résoudre les problèmes de dépendance à la nicotine. C’est un enjeu de santé publique capital parce que près de 80 % des cancers des voies respiratoires et 30% des décès dus au cancer sont liés à l’usage du tabac. Dès 1970, nous avons contribué à cette recherche avec l’identification du récepteur de la nicotine[1]. Les applications immédiates sont la conception et le développement de molécules nouvelles comme celles qui, lors des anesthésies, peuvent bloquer les mouvements du sujet sur la table opératoire et qui ont moins d’effets secondaires indésirables que les curares. Il s’agit aussi de découvrir des agents pharmacologiques qui puissent prévenir et surtout abolir la dépendance à la nicotine, voire à d’autres drogues.  

Qu’étudie la neuroscience ?
Il est extrêmement important de comprendre ce qui fait la singularité de l’homme : c’est bien entendu son cerveau au niveau duquel la pensée se construit et s’élabore. C’est aussi à ce niveau que nous percevons les émotions et que nous avons conscience des situations dans lesquelles nous nous trouvons. Le cerveau est un organe d’une extrême complexité avec des niveaux d’organisation hiérarchiques et parallèles et, dans cette jungle, nous devons déchiffrer des processus que nous espérons simples. On essaye actuellement de comprendre les fonctions du cerveau du niveau moléculaire au niveau cognitif[2]. Les recherches sur le récepteur de la nicotine réalisent ce lien puisque nous sommes au niveau moléculaire et nous essayons de comprendre des fonctions comme la dépendance qui sont des fonctions cognitives. D’une manière générale, la neuroscience[3] se développe d’une manière fulgurante. 

Que peut apporter la neuroscience aux jeunes enseignants ?
Il est très important que les jeunes enseignants s’y intéressent parce qu’elle nous apporte des informations nouvelles sur l’apprentissage et l’acquisition des connaissances. La neuroscience essaye d’établir une relation de cause à effet entre l’évolution psychologique et l’évolution de l’organisation fonctionnelle du cerveau de l’enfant. Dès qu’il est né, l’enfant interagit avec le monde extérieur et c’est à cette période que ses réseaux de neurones[4] se développent. L’expérience laisse dans les réseaux de neurones une empreinte au cours du développement du jeune enfant, tout particulièrement celle de l’écriture. Des sélections de connexions entre cellules nerveuses, ou synapses, se produisent avec l’apprentissage de l’écriture. L’apprentissage laisse se déposer des traces matérielles dans le cerveau. Le cerveau d’un sujet qui sait lire et celui d’un sujet qui ne sait pas possèdent une organisation différente. Il y a donc un impact considérable de l’expérience dans le développement de notre encéphale. La mise en place de ces traces se produit principalement lors du développement de la connectivité cérébrale chez les enfants.  

Que nous apprennent ces recherches ?
Repenser les méthodes éducatives dans le contexte de la neuroscience, cela me paraît essentiel. Il faut aussi prendre en compte certains handicaps qu’une fraction significative d’enfants peuvent présenter, ne serait-ce que la dyslexie, et trouver les bonnes méthodes qui permettent aux éducateurs de circonvenir ces difficultés. La France est en retard dans ce domaine par rapport à d’autres pays comme la Suède ou les pays anglo-saxons qui ont expérimenté des méthodes efficaces. Il faut par ailleurs évaluer ces méthodes. A cet égard, un effort considérable de rationalité tout simplement doit être fait pour mettre à l’épreuve les méthodes employées et savoir quelle est la plus efficace pour l’enfant. La plupart des méthodes de lecture utilisées en France n’ont souvent pas de base scientifique. Il n’y a pas d’évaluation d’une méthode d’apprentissage plutôt qu’une autre, globale ou syllabique. Apprendre à lire est redoutable pour un enfant. Il serait quand même bon sur ce sujet de s’intéresser aux pratiques des pays voisins.  

Quel est le rôle de la mémoire dans l’acquisition ?
Il faut mettre de côté l’idée que le cerveau fonctionne comme une éponge ou comme une cire molle qui reçoit l’empreinte des sens. Je pense qu’actuellement les modèles du cerveau vont dans l’autre sens, c'est-à-dire que le cerveau présente une activité spontanée importante et qu’il projette des représentations sur le monde en permanence. C’est un style projectif fondé sur l’autonomie du bébé constamment en train d’explorer le monde. Le comportement exploratoire est tout à fait fondamental ainsi que le fait de recevoir des signaux de récompense qui disent si la direction choisie est bonne ou mauvaise. Le comportement exploratoire se complète donc de systèmes de récompenses qui se trouvent étroitement liés l’un à l’autre. La mise en mémoire de traces stables peut être considérée comme la conséquence de ce comportement exploratoire. Si la réponse est positive, la récompense positive, il y a un stockage ; si la réponse est négative, on change et on teste une autre hypothèse. Donc il y a une relation entre le système de récompense et la mise en mémoire. Tous les enseignants savent que les systèmes de récompenses facilitent l’apprentissage.  

Quelle est pour vous la question centrale de l'éducation?
L’égalité des chances est centrale : donner à chaque enfant les moyens de participer à un apprentissage, celui qui convient à ses dispositions cérébrales, à un moment précis de son évolution. La difficulté est de trouver une éducation commune mais ouverte qui utilise au mieux les dispositions cérébrales de chacun. Expérimenter, voir, s’ouvrir au monde sont essentiels. Les enfants sont avides de connaître, il faut leur offrir une nouveauté de qualité. L’éducation artistique de la sensibilité et de la rigueur est essentielle. Le cerveau crée spontanément. L’enfant dans ses dessins rend visible ce qui l’occupe à l’intérieur de lui-même. C’est l’opposé de l’autisme. Cette ouverture au monde, aux autres est un enrichissement individuel mais également une formation à la vie sociale. Il faudrait que les éducateurs essayent de faire une synthèse harmonieuse entre les sciences de l’homme et la neurobiologie. Il existe un lien de causalité profond entre l’organisation biologique et la fonction. C’est le programme de la neuroscience, c’est ce que nous avons à comprendre.


Jean-Pierre Changeux est chef de l’unité de neurobiologie moléculaire et de l’unité de récepteurs et cognition septembre. Il consacre ses travaux à la biologie du système nerveux. Professeur au Collège de France, il développe la « neuroesthétique » s’interrogeant sur les relations entre l’activité artistique, la conscience et l’organisation cérébrale. Il est membre de l’Académie des sciences. Il est l’auteur de nombreux ouvrages scientifiques destinés au grand public dont « L’Homme neuronal » (1983), « Raison et Plaisir » (1994), « L’Homme de Vérité » (2002). Passionné par l’Art, il est commissaire général de l’exposition de Nancy « La lumière au siècle des Lumières et aujourd’hui  ».




[1] Ce qui fait que la nicotine a de l’effet sur le cerveau (NDLR).
[2] De la connaissance et de ses processus.
[3] Recherches et disciplines qui concernent le système nerveux, encéphale, moelle épinière, nerfs... (NDLR).
[4]Les neurones sont les principales cellules du système nerveux ; elles permettent aux différentes parties du corps de communiquer entre elles.







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