Leïla Sebbar, l'exil en héritage
Date: 06 juillet 2006 à 09:20:56 CEST
Sujet: Société


Leïla Sebbar est un écrivain. Un vrai. De ceux qui savent écrire sur le silence, la mémoire, la langue, l’exil. Un exil qui la constitue, lui donne cette acuité dans la lecture qu’elle fait du monde. Un exil qui donne aussi de la gravité à son écriture.



“ Ecrivain de l’exil ” écrivez-vous. Est-ce une douleur ou un point d’appui ?
C’est en écrivant des lettres sur l’exil lors d’un échange avec mon amie Nancy Huston que j’ai réfléchi à cette notion d’exil, aux exils multiples, à cette situation particulière, singulière qui me constitue. Je dois préciser avant tout que je suis moi-même le produit de deux exils : l’exil géographique de ma mère : de la Dordogne à une école des Hauts Plateaux en Algérie, à Aflou, dans les années 40. L’exil de mon père, linguistique, culturel, politique ; de l’arabe maternel à la langue française (qu’il enseigne après trois années à l’Ecole normale d’instituteurs de Bouzaré à Alger où il reçoit, comme Emmanuel Roblès avant lui et Mouloud Feraoun, son ami, une excellente formation) ; de la religion musulmane qu’il n’a jamais abandonnée, à la mission laïque qu’il s’est assignée dans l’école de la République française, où il instruit les “ garçons indigènes ” ; de la culture arabo-musulmane qu’il reçoit de sa famille et à l’école coranique, à la culture française classique et moderne qu’il étudie comme normalien et qu’il enseignera. J’hérite donc d’un double exil, l’exil paternel problématique, l’exil maternel qui ne souffre pas du poids de la colonie comme celui de mon père.  

Algérie et France : les plaies restent vives. Quels liens tissent votre œuvre, “ réparatrice ” de ces plaies ?
Lorsque je viens en France à Aix en Provence pour poursuivre des études supérieures de lettres (à Alger l’OAS sévit) c’est une décision de mes parents à laquelle je souscris. En France, il n’y a pas la guerre. La France c’est la liberté. Durant une décennie environ j’oublie l’Algérie. C’est l’amnésie volontaire. L’Algérie fera retour avec mai 68 et le mouvement des femmes, deux révolutions culturelles qui bouleversent toutes les protections.
L’exil me structure, m’inspire toujours, j’écris des variations sur l’exil, le mien, celui des autres qui m’accompagnent dans ma quête. Je peux aujourd’hui définir précisément cet exil qui est le mien : je suis en exil de la langue de mon père, l’arabe qu’il ne m’a pas appris, qu’il ne m’a pas transmis, de même qu’il ne m’a rien transmis de son histoire familiale, de la civilisation qui est la sienne et qu’il connaît comme homme du livre et lettré. C’est ce manque, cette privation volontaire côté père, cette ombre de l’arabe que j’entends comme une musique dépourvue de sens (et je tiens à cela, je ne veux pas apprendre l’arabe, sachant comme fille d’instituteurs que TOUT s’apprend, si on veut…), c’est donc cette absence dont je garde la voix, la voix de la langue, qui me construit, qui fonde mon travail d’écrivain et cela ne variera pas parce que la langue de mon père, suivant son désir, ne m’a pas été transmise et c’est irrémédiable. C’est pourquoi j’écris ce que j’écris. Je poursuis ce travail, disant “ j’écris le corps de mon père dans la langue de ma mère ”. Je ne parle pas la langue de mon père (Julliard, 2003), traite de l’exil.  

Femmes et intégrismes. Est-ce un combat qui vous mobilise ?
L’intégrisme n’est pas le seul mouvement idéologique qui prive les femmes de leurs droits. Tant que les femmes ne bénéficieront pas des mêmes droits que les hommes, le combat se poursuivra dans le monde. Pour ce qui concerne les intégrismes religieux, fondés sur les livres révélés et les prescriptions contenues dans ces livres, qu’il s’agisse de la Bible ou du Coran pour ce qui concerne les religions monothéistes, j’ai écrit nouvelles et romans où jeunes filles et femmes se révoltent contre certaines injustices, transgressent des lois iniques dictées par des lois “ divines ” fabriquées par des “ Docteurs ” de la loi religieuse. Autant de règles qui aliènent les femmes, les assignent à résidence naturelle, biologique, domestique et que nombre de femmes combattent au nom de la justice universelle. Ces règles sont liées fondamentalement aux religions mais aussi à des traditions patriarcales intégrées encore largement par les femmes elles-mêmes.
Je ne suis ni idéologue, ni sociologue, je suis nouvelliste et romancière. J’écris des fictions, je raconte des histoires d’exil, d’exils et l’exil des femmes, privées du champ social, économique et politique, est aussi un exil à vivre au jour le jour. C’est pourquoi je pense, les femmes peuplent mes livres, mais les hommes sont présents aussi…


Leïla Sebbar est née à Aflou, en Algérie, d’un père algérien et d’une mère française, tous deux instituteurs. Elle a publié de nombreux ouvrages dont Une enfance algérienne (Folio, 1999), Journal de mes Algéries en France (Bleu Autour, 2005), L’habit vert (Thierry Magnier, 2006). Elle a aussi écrit des ouvrages qui ont connu du succès auprès de la jeunesse : La jeune fille au balcon (Seuil, 1996), La Seine était rouge (Thierry Magnier, 1999).







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